les cycles menstruels dans le sport: ce que le corps révèle, ce que les organisations doivent apprendre.

Le cycle menstruel reste souvent traité comme une affaire privée dans l’univers sportif. Pourtant, ses effets peuvent influencer l’entraînement, la santé et la perception de la performance. À partir de données scientifiques, d’observations de terrain et d’analyses sociologiques, cet article propose de déplacer le regard : comprendre le cycle menstruel non seulement comme une réalité physiologique, mais aussi comme un révélateur de l’organisation du sport et de ses normes implicites.

Certaines réalités n’attendent pas qu’on leur accorde une place pour exister. Elles traversent les saisons sportives, reviennent selon leur propre calendrier et s’imposent dans l’expérience des athlètes sans toujours trouver de mots pour les décrire. Le cycle menstruel appartient à ces réalités ordinaires : un phénomène physiologique fréquent, une expérience corporelle variable et, dès que l’on change d’échelle, un enjeu d’organisation.

Trois constats simples permettent d’ouvrir la discussion. D’abord, la menstruation est une réalité physiologique normale qui concerne la moitié des athlètes. Ensuite, ses effets peuvent influencer l’entraînement, la récupération et la santé. Enfin, la manière dont les institutions sportives prennent en compte, ou ignorent cette réalité,  révèle beaucoup de leurs normes implicites.

Longtemps, l’institution sportive a considéré cette question comme relevant de la sphère privée. Cette discrétion pouvait sembler protectrice. Dans la pratique, elle a souvent conduit à une gestion individuelle et silencieuse. Or, lorsque l’on observe concrètement les conditions d’entraînement, les déplacements ou les compétitions, cette gestion solitaire a un coût : en confort, en charge mentale, et parfois en santé.

Muriel Salle montre que si la menstruation apparaît comme un « sujet qui fait tache », ce n’est pas parce qu’elle serait intrinsèquement problématique, mais parce qu’elle rend visibles les normes implicites qui structurent l’institution sportive¹.

Dans cette perspective, la question n’est plus seulement de savoir s’il faut en parler, mais ce que produit le silence.

1. Un repère physiologique, une expérience située

Le cycle menstruel commence le premier jour des règles et se termine la veille des règles suivantes. Sa durée moyenne est estimée autour de vingt-huit jours, mais des variations sont fréquentes et physiologiques³.

Sur le plan biologique, on distingue généralement deux phases principales : une phase folliculaire dominée par les œstrogènes et une phase lutéale marquée par la progestérone⁴.

Cette variabilité explique pourquoi certaines sportives décrivent des variations de fatigue, de sommeil, d’humeur ou de tolérance à l’effort au cours du cycle. Ces variations ne sont ni systématiques ni uniformes.

2. Quand le ressenti devient un indicateur de travail

La performance sportive ne se réduit pas à un résultat. Elle dépend aussi de la répétition des séances, de la disponibilité mentale et de la capacité à mobiliser son corps dans l’effort.

Certains symptômes prémenstruels – fatigue, troubles du sommeil, irritabilité, douleurs abdominales ou maux de tête – peuvent influencer la perception de l’effort⁵.

Les travaux scientifiques restent prudents sur l’impact direct du cycle sur la performance. Plusieurs études suggèrent cependant que certaines sportives ressentent une baisse de performance pendant les règles, notamment dans les disciplines d’endurance⁶.

3. Quand l’absence de règles devient un signal clinique

L’absence de règles peut parfois révéler une disponibilité énergétique insuffisante liée à l’entraînement intensif.

Ce phénomène est aujourd’hui décrit dans la littérature médicale sous le terme de Relative Energy Deficiency in Sport (RED‑S) : un syndrome dans lequel un déséquilibre entre dépenses énergétiques et apports nutritionnels perturbe plusieurs fonctions physiologiques, dont la reproduction⁷.

Ce mécanisme peut s’accompagner de fatigue persistante, d’une augmentation des blessures et d’un risque accru de fractures de stress⁸.

4. Douleurs et abondance: ne pas banaliser

Les douleurs menstruelles sont fréquentes mais leur intensité varie. Une douleur qui gêne l’entraînement ou les activités quotidiennes doit être prise en compte et traitée¹⁰.

Dans certains cas, ces douleurs peuvent révéler des pathologies comme l’endométriose. Les règles abondantes peuvent également entraîner une fatigue liée à une anémie ferriprive.

5.Une culture sportive de la douleur

Les recherches sociologiques sur le sport de haut niveau décrivent une normalisation de la douleur : avoir mal peut devenir une condition ordinaire de la pratique sportive¹¹.

Dans ce contexte, certains signaux corporels – dont les symptômes menstruels – deviennent difficiles à exprimer ou à entendre.

6.Consultation, contraception et consentement

Aborder la question du cycle menstruel ne signifie pas systématiquement entrer dans une démarche médicale intrusive.

Les recommandations rappellent qu’un examen gynécologique doit toujours être discuté et réalisé avec l’accord de la sportive.

Concernant la contraception, aucune méthode hormonale n’est considérée comme dopante par l’Agence mondiale antidopage¹².

7. Faire place: une question d’organisation

Intégrer la réalité du cycle menstruel dans l’organisation sportive peut passer par des mesures simples : accès à des protections hygiéniques, sanitaires adaptés, possibilité d’ajuster ponctuellement l’entraînement et accès facilité aux professionnels de santé.

Ces mesures contribuent à réduire les coûts invisibles du silence: charge mentale, automédication, blessures, ou retards de diagnostic.

Pour conclure

Le cycle menstruel dans le sport n’est ni un obstacle systématique ni un levier de performance. Il constitue avant tout un indicateur de santé et une dimension ordinaire de la vie des femmes. Reconnaître cette réalité ne signifie pas biologiser la pratique sportive, mais mieux organiser l’environnement dans lequel elle se déploie. Lorsqu’une institution sportive parvient à intégrer cette dimension avec simplicité, elle ne change pas seulement ce qui se dit : elle transforme les conditions mêmes de la pratique sportive.

Références

1. Salle M., Règles et sport, un sujet qui fait tache, Éditions Les Sportives, 2023.

2. Ministère chargé des Sports, Sportives de haut niveau : cycles, règles et performance, 2022.

3. CNGOF ; INSERM, données physiologiques sur le cycle menstruel.

4. Guyton A., Hall J., Traité de physiologie médicale, Elsevier.

5. ACOG, Premenstrual Syndrome (PMS) – Clinical Practice Guidance.

6. Bruinvels G. et al., Sport, Exercise and the Menstrual Cycle, Sports Medicine.

7. Mountjoy M. et al., IOC Consensus Statement on Relative Energy Deficiency in Sport (RED‑S), BJSM.

8. De Souza M. et al., Female Athlete Triad Coalition Consensus Statement, BJSM.

9. Nattiv A. et al., The Female Athlete Triad, Medicine & Science in Sports & Exercise.

10. Haute Autorité de Santé, recommandations sur dysménorrhées et endométriose.

11. INJEP, La blessure dans le sport de haut niveau, rapport de recherche n°17-I-02, 2021.

12. World Anti-Doping Agency, The Prohibited List.

Bibliographie

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Wacquant L. (2004).
Corps et âme : carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur. Agone.

Nelly Vautrin

Nelly Vautrin

Consultante en organisation sociale

Création, restructuration et extension des organisations

Accompagnement des organisations dans leur stratégie de changement et conduite de projet